UN GOUT EXQUIS

Antoine Pickels

 

Avec ce texte, je tente une hypothèse. Et si le goût exquis que l’on me prête si aisément (comme au nègre le sens du rythme, au juif celui des affaires, et à la femme « l’intuition »), si ce goût exquis qui fait de moi un meilleur coiffeur, styliste ou décorateur qu’aucun de mes congénères hétérosexuels, était justement ce qui fondait mon actualité ? Jean Genet disait que les pédés étaient incapables d’une pensée politique originale – mais disait ailleurs que toute esthétique suppose une morale. Si, à l’inverse, cette esthétique fabriquée en 100 ans de définition par les autres et 30 ans d’auto-définition avait fondé une éthique ? Que de cette éthique découlerait inévitablement une attitude, une manière d’appréhender le monde ? Et que cette attitude aurait des conséquences dans nos actions quotidiennes, des conséquences politiques, au sens le plus large du terme ? Alors, cette pédesthétique pourrait être le fondement d’une pensée active qui, sans céder au repli de la « communautarisation » ni aux reniements de « l’intégration », me permettrait une sorte d’insertion dans le milieu ambiant.

Pour vérifier cette hypothèse, ma réflexion s’articule en deux temps, chacun comportant trois mouvements. Dans la première partie, Subversion ou obédience, j’essaie d’exposer les tensions contradictoires qui tiraillent actuellement les pédés occidentaux, à partir des notions, dans ce cadre cruciales, de leur volonté de conformisme ou de leur capacité de subversion. D’abord je tente de discerner comment, depuis une clandestinité qui assurait paradoxalement aux pédés une forme de visibilité, on est passé à une visibilité qui demande en fait au pédé de disparaître ; je me penche ensuite sur certains domaines où la volonté de conformisme conduit à différentes aberrations, d’un point de vue pédé s’entend ; enfin je donne quelque idée des tentatives contemporaines pour maintenir une forme de subversion « homosexuelle », de certaines impasses dans lesquelles ces tentatives s’engagent, et de l’intérêt qu’elles peuvent néanmoins avoir.

Dans la deuxième partie, Devenir pédé, j’offre, en réponse possible à ces interrogations, une tentative de définition d’une esthétique pédé et ce qu’elle implique comme attitude. À cette fin, je regarde quelques œuvres d’artistes pédés modernes et contemporains – écrivains, plasticiens, cinéastes, hommes de théâtre – à la lumière de cette question ; essaie de dégager quels choix esthétiques sont faits dans ces œuvres, et en fournis une interprétation ; enfin je développe les implications « morales » et politiques de cette esthétique. En conclusion, j’ouvre quelques pistes sur la mise en pratique, au quotidien, de cette « pédesthétique », ici et ailleurs.

On pourra discuter de l’exquisité – ou non – du goût promu à travers ce texte. La délicatesse, le raffinement, la saveur ou la rareté qu’impliquerait cette exquisité sont des notions hautement subjectives. Mais si, pour définir cette exquisité, on se rappelle les sens contraires – le commun et l’ordinaire – alors ce goût que je revendique et retrouve chez les créateurs qui m’inspirent est bien exquis : affirmant la prééminence du singulier sur le partagé, entretenant la plus grande méfiance pour la conformité de tout ordre « normal ». Ces deux idées, certes incommodes, me semblent les conditions de réflexion primordiales d’un devenir pédé, s’il doit y en avoir un.

gout
item5 item2 item9a item8 item7 item6 item4 item3 item1