Les éditions ah!

par Virginie Devillers et Jacques Sojcher

 

 

Un matin de mai … 2009

 

Virginie Devillers – Jacques, tu t’occupes de la Revue de l’université de Bruxelles depuis 1980. Il y a cinq ans, tu baptises l’ancienne Revue de l’université de Bruxelles (née en 1895) la revue ah! Pourquoi ?

Jacques Sojcher – Parce que la Revue de l’université de Bruxelles n’avait toujours pas de nom, malgré son grand âge ! Parce que ah! est une interjection qui marque l’étonnement. Étonnement devant l’état du monde aujourd’hui, devant le monde en crise – crise qui n’est pas uniquement d’ordre économique, la crise économique étant la conséquence d’une crise plus générale, idéologique, spirituelle, contre un matérialisme ambiant, déstructurant. La revue ah! cherche à analyser cela, à penser cela.

VD – ah! c’est aussi la rencontre d’hommes et de femmes issus de milieux intellectuels, sociaux, philosophiques, différents. D’où le principe du livre collectif, qui a toujours été celui de la revue ah!

JS - La revue ah!, c’est une juxtaposition de points de vue qui peuvent être contradictoires, qui ne visent pas forcément le consensus. Pluralité d’analyses, de fictions, d’images…

VD – C’est l’application du principe du libre-examen…

JS – Exactement. Virginie, à partir de la revue ah!, tu crées une structure éditoriale portant le nom de ah! (les éditions ah !). Cela correspond à quelle nécessité pour toi?

VD – Un livre mène à un autre livre, un désir à un autre désir, une forme à une autre forme. Éditer des livres, c’est rencontrer des pensées, des énergies… C’est créer du sens dans un monde qui n’en a a priori aucun. Mais, pour répondre concrètement à ta question, je suis frappée par le fait que le marché du livre, bien que totalement saturé, demande l’invention d’autres types d’objets éditoriaux.

JS – C’est-à-dire ?

VD – Pour commencer, il me semble qu’il faudrait élargir le sens même du mot « édition » (publication et diffusion d’un ouvrage imprimé). Que l’édition ne se cantonne plus seulement à l’objet-livre.

JS – Que veux-tu dire par là ?

VD – D'abord, qu’il y a des textes qui sont faits pour exister de façon pérenne (édition papier) et d’autres pas (par exemple, la mise en ligne). Qu’en tant qu’éditeur, il faut repenser l’objet-livre. Il y en a trop, trop, trop. Il existe depuis longtemps de plus en plus de supports pour rendre visible et accessible un projet, une pensée : le cd, le dvd, les affiches, les tracts, les cartes postales, la mise en ligne… Il faut que chaque projet trouve sa forme particulière.

JS – Les éditions ah! n’éditeront donc pas que des livres ?

VD – Exactement. Même si ceux-ci continueront à avoir une place privilégiée.

JS – La création des éditions ah! est liée à l’évolution de notre présence au sein de l’université libre de Bruxelles… qui a décidé, il y a bientôt deux ans, de ne plus nous soutenir financièrement. Si notre situation n’avait pas été aussi critique, peut-être aurait-on continué à éditer la revue ah!, sans plus…

VD – J’en doute. Depuis le livre et la double exposition éditoriale : travailler sur d’autres formats, sur d’autres projets, avec d’autres gens, d’autres structures. Parce que le principe de la revue – c’est-à-dire du livre collectif et aussi thématique… où tu convoques vingt à trente personnes à prendre position sur une question –, cela demande une énergie incroyable pour un résultat qui n’est pas toujours à la hauteur de l’objet rêvé… Le principe de la revue, c’est une forme assez improbable, en fait. Mais attention, si cette frustration est assumée, ce n’est pas forcément un problème… Ce qui est clair, c’est que cette volonté d'installer une autre dynamique s’est précisée lors de notre collaboration avec les Halles de Schaerbeek. Je suis fière du livre que nous avons édité avec Adila Laïdi-Hanieh et Fabienne Verstraeten dans le cadre du très beau festival MASARAT (synergies que je veux renouveler.

JS – Peux-tu t’arrêter sur un des principes fondateurs des éditions ah! ?

VD – Le collectif. La maison d’édition ah! ne publiera pas de livres d’un seul auteur (ce que nous avons déjà tenté par le passé, souviens-toi)… D’autres maisons font déjà très bien ce travail. Par contre, la construction d’objets éditoriaux, d’objets de pensée, où les idées, les compétences, les énergies se rencontrent, j’y crois beaucoup. Ce parti pris est peut-être la meilleure manière de dépasser le pur objet littéraire. Je veux dire, le livre qui s’inscrit dans le genre roman, poésie, essai… Personnellement, j’aime la littérature au sens classique du terme… mais je crois aussi qu’une jeune maison d’édition doit s’ouvrir à d’autres formes, pas exclusivement littéraires : les arts plastiques, les arts de la scène, le cinéma… et, je te l’ai dit, à d’autres formes éditoriales également. Bref, comme éditeur, je ne souhaite pas me retrouver dans la position de celle qui doit juger, produire, défendre un roman, un récit, un essai… de plus.

JS – Le collectif concernera les trois collections : la revue ah! et les nouvelles collections ah! 2 et FIGURE. Peux-tu les présenter ?

VD – Le collectif reste une position de travail de départ. Un mode opératoire. Pas une fin en soi. Par exemple, pour FIGURE, il s’agit de choisir une personnalité vivante du monde artistique, littéraire, musical, philosophique, scientifique… et de tourner autour d’elle, à plusieurs.

JS – Comment va s’opérer le choix de la FIGURE ?

VD – Pour faire simple : il s'agit de choisir une FIGURE dont le travail constitue un vrai enjeu pour la société dans laquelle nous vivons, quelqu’un qui a une œuvre qui nous semble essentielle mais qui n’est pas consacrée d’une façon évidente. On ne va pas éditer un livre sur Nan Goldin, Jean-Luc Godard ou Louise Bourgeois, par exemple. Autre critère de choix : un travail dont nous avons besoin pour vivre.

JS – Tu peux donner des exemples de FIGURE sur lesquelles tu comptes travailler ?

VD – Le premier livre sera consacré à Philippe Bazin. C’est un photographe dont la production s’inscrit dans le champ de l’art contemporain depuis vingt-cinq ans… Son travail interroge l’histoire du portrait en photographie (il se situe dans la filiation de quelqu'un comme August Sander, dans l’Allemagne des années 20), l’histoire de notre condition d’être vivant au sein d’une société comme la nôtre, l’histoire de la philosophie esthétique puisque ses images interrogent notre regard, ce que l’on veut voir – ou pas. Œuvre que je crois essentielle et qui n’a pas la reconnaissance qu'elle mérite, parce que ses photographies dérangent, parce que ce qu’il fait n’est pas lisse, n’est pas joli. C’est indécent de se demander si c'est beau ou pas. C’EST. Physiquement. Mais il est vrai qu'on ne met pas la photo d’un vieillard ou d’un aliéné dans son salon. C'est là peut-être que se pose une des questions de la représentation aujourd'hui… Publier un livre sur Philippe Bazin, je le vois comme un geste presque politique.

JS – Tu mets la barre très haut…

VD – Il le faut.

JS – Comment construis-tu ce type de livre ?

VD – J’invite plusieurs personnes aussi convaincues que moi de l’urgence d’éditer un livre auquel je crois :-) Il s’agit de les amener à penser, donc, dans ce cas-ci, à construire du sens à travers un texte. Idéalement, ce type de livre devrait interroger le travail de la FIGURE invitée, déplacer le sens des questions qu’il pose.

JS – La fascination serait-elle un point de départ ?

VD – Ce n’est pas le seul, mais cela peut être un point de départ. Il faut néanmoins veiller à ne pas tomber dans l'éloge ou l'hagiographie pure et simple. Ces livres doivent nécessairement être des questions posées.

JS – Un livre de la collection FIGURE réussi doit être…

VD – …une porte d’entrée dans le travail de quelqu’un. Porte qui doit en ouvrir d’autres. Porte abouchée à la réalité.

JS – Qui sera concerné par ce type de publication ?

VD – fonctionnement de notre monde, à l’esthétique, au politique, à la philosophie en acte. (Christiane Vollaire parle de de terrain

JS – As-tu d’autres idées pour la collection FIGURE ?

VD – Thomas Hirschhorn, son énergie, sa radicalité. Araki, Chantal Akerman, Chris Marker, Sophie Ristelhueber, Gerhard Richter,  Lee Freedlander, Giorgio Agamben, entre autres.

JS – Je sais que tu souhaites te pencher sur des FIGURES plus populaires, non consacrées par le discours critique, intellectuel, universitaire…

VD – Exact. Par exemple, dans un registre vraiment très différent, et pour des raisons beaucoup plus personnelles et sentimentales (donc pas forcément les meilleures), j’aurais adoré travailler sur la figure d’Alain Bashung. Il y a quelque chose de très troublant dans son parcours. De très beau. C’est vraiment une FIGURE populaire de notre temps. Mais il est mort. Il y a d’autres figurescette collection, dont la légitimité peut semblée évidente. J’avoue que je rêve qu’un livre consacré à Iggy Pop figure à côté d’un livre consacré à Chantal Akerman.

JS – Cela va dans tous les sens alors ?

VD – Oui, mais cela correspond à une réalité, à un éclatement que l’on retrouve partout, à tous les niveaux – éclatement des formes de création, de réception, de consommation… qui a démarré je dirais avec l’arrivée de la technique photographique (1839 : moins de deux siècles !), qui s’est accéléré de façon exponentielle durant tous le XXème siècle, jusqu’à l’avènement du web s’interpénètrent, que la hiérarchisation des genres (nobles ou pas, beaux-arts, arts mineurs…) n’a plus lieu d’être etc. Le média auquel est confronté un enfant qui apprend à lire aujourd’hui, c’est plus l’écran que le papier… C’est une réalité dans laquelle il faut s’inscrire.

JS – Tu vas décider toute seule du choix d'une FIGURE ? Tu dirigeras ces numéros ?

VD – Non, ou exceptionnellement (comme pour le livre sur Philippe Bazin). Je compte solliciter des personnes afin de leur proposer un projet ou afin qu’elles me proposent (et me convainquent !) de construire un volume autour d'une FIGURE particulière. Concrètement, chaque projet sera dirigé par ce que j’appelle une personne-ressource, quelqu’un qui pensera, construira et portera le livre avec moi. Cela ne m’intéresse pas de travailler seule.

JS – A quel rythme paraîtra FIGURE ?

VD – On commence par un livre par an.

JS – Et la collection ah! 2 ?

VD – L’idée, tu l’as eue avec moi, est de créer une rencontre éditoriale : réunir deux personnalités (du monde artistique, littéraire, philosophique etc.) le temps d’un objet éditorial qu’elles pensent à deux.

JS – Concrètement, cela se passe comment ?

VD – Soit j’approche une personne dont j’estime la démarche, l’attitude, le travail percutants, questionnants… Je lui demande si ce type de projet collectif peut l’intéresser. C’est ainsi que cela s’est passé avec le jeune éditeur de la revue Pylône, Gilles Collard. Nous avions tous les deux été impressionnés par son texte dans l’amour »). Toi comme moi avions envie de le retrouver dans un autre projet. Dans une rencontre de ce type. Le fait qu’il ait songé au cinéaste Vincent Dieutre me ravit. C’est pareil pour Michel Assenmaker et son étrange texte « Poser » (l’autreVeronica Janssens et le vidéaste Geoffroy De Volder, c’est une autre histoire.

JS – Oui, puisque cette rencontre a déjà eu lieu dans un volume de la revue : pétillements d’étoiles filantes !» ).

VD – Dans ce volume, c’était Geoffroy De Volder qui allait à la rencontre d’Ann Veronica Janssens. Ici, ce que je souhaite, c’est une vraie rencontre… ah! 2. J’attends que quelque chose ait lieu.

JS – Est-ce que c’est au sein de cette collection que la forme éditoriale pourra varier le plus fortement ?

VD – Oui. Chaque forme sera déterminée par le projet mis en place par ses auteurs. Un livre, un cd, un site, un DVD, des affiches… Le seul cadre qui sera défini au préalable par les éditions ah! sera d’ordre budgétaire , sachant que certains projets seront onéreux, d’autres moins. C’est dans cette collection que le tirage variera aussi le plus fortement.

JS – Ce type de projet doit-il éclairer, rendre lisible, une question, une démarche, une pratique artistique ou intellectuelle, une personnalité particulière, atypique ?

VD – Il le peut en effet… mais c’est aux protagonistes de décider de la nature de l’os à ronger. Ce qui est important ici, c'est le frottement, la friction entre deux univers, la naissance d'un monde dans un objet que l'on édite. L’essentiel étant aussi que se posent là des questions qui n’auraient pu être posées ailleurs.

JS – Comme dans ce livre que tu avais édité, il y a dix ans, livre où tu avais réuni deux écrivains, deux personnalités très différentes : Linda Lewkowicz et Marcel Moreau…

VD – Exactement. Mais, comme tu le précises, je n’ai fait que les réunir. Ils ont décidé ensemble du trajet qu’ils allaient parcourir. Cela a donné cet étrange livre de correspondance : éditions ULB Création, 1999). Un vrai OVNI littéraire… dont on me parle encore aujourd'hui ! C’est un livre énervant, perturbant, parfois insupportable… Mais il avait sa nécessité et a rencontré ses lecteurs, je crois.

JS – Il a été tiré à combien d’exemplaires ?

VD – Le tirage était de 750… ce qui était parfait, puisque nous n’en avons plus. C’est une question très importante que tu soulèves là. Comme éditeur, il faut savoir évaluer à qui peut s’adresser l’objet éditorial (le livre ou ce que l’on choisit de faire exister). Ce qui signifie réfléchir préalablement aux lecteurs, aux amateurs potentiels… sans jamais fonctionner selon la seule loi de l’offre et de la demande… car l’auteur et l’éditeur ne sont pas des prestataires de services ! L’éditeur est là pour une pensée, une forme, un livre. Fermement. Absolument. Puis pour tout faire pour que celui-ci rencontre son public, ses lecteurs… que ceux-ci soient au nombre de 250 ou de 10 000…

JS – Et au niveau budgétaire ? Comment cela va-t-il se passer ? Comment une petite structure comme celle-là peut-elle survivre ?

VD – Elle ne peut survivre sans aides publiques… même s’il me paraît indispensable qu’elle soit le plus possible autosuffisante. Nous sommes donc soutenus par la Communauté française qui nous alloue un budget dans le cadre d’un contrat-programme ainsi que par le Fonds national de la recherche scientifique. Ce qui est également important, c’est que les éditions ah! puissent rémunérer chaque auteur, chaque collaborateur, même si cela reste, à mes yeux, symbolique. Et toi, Jacques, comment comptes-tu t’inscrire dans le cadre des éditions ah! ?

JS – J’aimerais être là sans être là… si je puis dire. Suivre certains projets qui me tentent, dans le cadre de la revue, de la collection FIGURE ou de la collection ah! 2. J’aimerais par exemple rencontrer un créateur que j’affectionne et que j’estime, Claudio Pazienza. Claudio est un cinéaste qui a fait plusieurs films de fiction-documentaire pour ARTE (www.claudiopazienza.com). J’ai joué dans un de ses derniers films : continuera cet automne avec son film parlerions de nos projets, de nos obsessions, un autre pas de 2.

VD– Et la revue ah! ? Que devient-elle ? Est-elle encore liée à l’université ? A quel rythme paraîtra-t-elle ?

JS – La revue ah! reste La revue de l’université de Bruxelles, même si cela fait longtemps que son propos dépasse les frontières de l’Université libre de Bruxelles. Ce qui importe, c’est d’en conserver l’esprit : le  libre-examen. Nous publierons deux numéros de 160 pages par an.

VD – Quels sont les volumes prévus après le volume NON! ?

JS – Trois numéros sont en chantier, dont, dans l'immédiat, Sansprovocateur…

VD – Contre certaines formes littéraires. Contre une certaine idée de la littérature. Contre un certain usage de la littérature. Contre La Littérature même… C'est Jean-Charles Massera, un des auteurs avec lequel j’ai travaillé pour le volume amené à réfléchir être… JSansSansprojet très difficile à réaliser si on ne veut pas tomber dans le pathos, dans l'anecdotique, dans le micro-tottoir… J'ai pas envie de faire pleurer dans les chaumières.

 

Mai 2009

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