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Comme un parfum de piège à cons

 

Dans un article paru en janvier 1973 dans sa revue slogan pour manif. libertaire : prolétarienne) soutenait que le régime représentatif n’était que mystification. Et il esquissait la théorie du piège-à-conisme électoral, suivant laquelle les électeurs sont délibérément sérialisés, c’est-à-dire éparpillés, aliénés par les institutions, saisis comme les numéros d’une série, celle des consommateurs, des téléspectateurs, etc. Le suffrage universel vise, disait-il, à les empêcher de se regrouper  en associations souveraines de travailleurs parfaitement capables de résoudre eux-mêmes leurs problèmes par la combattre l’atomisation des votants, Sartre préconisait de substituer à la démocratie parlementaire la démocratie directe du peuple en lutte contre le système. Mais il s’abstenait d’expliquer comment la démocratie directe pourrait fonctionner à l’échelle nationale, dans nos sociétés modernes. Si l’analyse ne manque pas de force, la conclusion est faible et dangereuse. L’auteur génial de contribution la plus pénétrante à la philosophie politique.

 

S’il est sans doute souhaitable d’expérimenter au sein de la société globale des espaces, et des temps de démocratie directe ou participative, la représentative reste, avec ses inéluctables défauts, la seule forme de démocratie praticable. à l’échelle d’un pays. Cependant, à considérer la manière dont elle s’exerce, la notion de piège à cons ne paraît pas entièrement dépourvue de pertinence. Il ne s’agit pas d’élever ce concept à la dignité de doctrine, mais d’observer certaines pratiques électorales, le comportement de certains personnages politiques et l’attitude des électeurs, pour en découvrir les diverses manifestations.

 

Lors des dernières élections européennes, on a vu des partis, en particulier le PS, placer à la première place un candidat virtuel dont l’intention, obscurément avouée, était de ne siéger au Parlement européen qu’au cas où son parti perdrait les élections régionales  et lui son emploi de ministre. Sa présence sur la liste européenne n’avait pour but que de capitaliser sur son nom le maximum de voix. Une fois élu, ayant accompli son office de collecteur de voix, et son parti ayant évité de justesse une défaite annoncée, il révèle la haute idée qu’il se fait de l’Europe en choisissant de rester ministre régional. Devient, en revanche, député européen, grâce au manège des voix de préférence, un jeune héritier, par ailleurs réviseur d’entreprise et bourgmestre de Herstal, dont la compétence en matière européenne ne semble résider que dans la popularité et le pouvoir de son père. Faut-il s’étonner si nombre d’électeurs ont éprouvé le sentiment d’être cocus ?

 

La glorification de l’Electeur-Roi est la figure de style obligée de la rhétorique politiquement correcte : le peuple souverain a parlé, il faut s’incliner devant son infaillible verdict. Il n’est bien sûr pas question de discuter cette loi fondamentale de la démocratie. La vérité électorale est aussi irrécusable que la vérité judiciaire. Mais de même qu’il y a des erreurs judiciaires, il existe des erreurs électorales. Les électeurs, cette entité nébuleuse, peuvent se fourvoyer, tels ces peuples d’Europe qui portèrent les fascistes au pouvoir puis se complurent dans une servitude volontaire. Le général de Gaulle, qui s’est, en fin de compte, révélé le plus rigoureux des démocrates, aurait un jour déclaré : Français sont des veauxpeuples déconnent et se fassent piéger. Ce n’est ni médire de la démocratie, ni mépriser l’électeur que de le reconnaître.

 

Les électeurs italiens se sont donnés comme premier ministre un milliardaire chanteur de charme, propriétaire de trois chaînes de télévision et d’une bonne partie de la presse écrite, administrant l’Italie comme son entreprise personnelle, poursuivi depuis vingt ans par la justice de son pays pour des faits de corruption, organisant de bouillonnantes bacchanales dans ses palais transformés en bordels de luxe, soupçonné, à 73 ans, de débauche de mineure. Or sa cote de popularité ne fléchit qu’à peine. Les sondages le donnent réélu en cas d’élections. Franchement, ne respire-t-on pas là comme un arôme de piège à cons ?

 

Dans un registre différent, nous avons chez nous l’histoire édifiante du père Daerden, assez emblématique de la confusion des valeurs qui règne au PS, un parti travaillé par le carriérisme, le népotisme, le cumul des mandats et la cupidité, où beaucoup mène la grande vie sur le compte des deniers publics quand leurs électeurs la gagnent péniblement. Voici donc un joyeux réviseur d’entreprise parti, tel un Rastignac de faubourg, à la conquête du pouvoir dans la fédération liégeoise du PS. Le pouvoir pour quoi faire ? D’abord pour l’exercer, puis pour faire de l’argent et caser son fils. Parvenu au pouvoir, il en use pour assurer à son cabinet de réviseurs, un monopole auprès des entreprises et organismes publics de la région et au-delà, évinçant systématiquement ses concurrents. Il n’y a d’argent fou que parce qu’il y a des fous d’argent. Fortune faite, il devient ministre. Pour éluder les problèmes de déontologie soulevés par son ordre  professionnel, il revend à son fils, à travers un judicieux montage juridique et financier, ses parts dans un cabinet gras et prospère. Il se produit, hilare, sur une scène de music-hall et remporte un prodigieux succès médiatique. Ceux qui le qualifient de pitre se trompent. C’est un faux pitre et un faux mou. Ayant calculé les bénéfices de la politique spectacle et  de la « communication », il se donne  en spectacle et déploie son piège à com. Il joue au bouffon. Il dessine sa propre caricature, permet pas que d’autres la lui servent.élocution pâteuse et de son sourire blême. Dans ce monde triste l’homme qui fait rigoler est béni. Là où il est le plus drôle, c’est en fin de congrès, quand, le poing dressé, il appelle les damnés de la terre à la révolte contre la canaille capitaliste. Le parti Ecolo ayant opposé un véto à sa présence au gouvernement wallon, pour cause d’immoralité intolérable, le voilà aussitôt propulsé au gouvernement fédéral où Ecolo ne siège pas. Le président du parti plaide que l’homme n’a rien commis d’illégal et qu’il est compétent, ce qui n’est pas contesté. Mais il feint de ne pas entendre  qu’on lui parle, non de légalité mais de morale.

 

Sous le régime de  la démocratie d’opinion régenté par les médias, où nous avons dérivé, un politicien que les médias ignorent n’existe pas. La notoriété s’obtient comme on peut. Une inculpation pénale, des accusations de détournement de fonds publics, c’est, pour un mandataire public une voie royale vers la popularité et même la réélection, cela s’est vu. C’est que les électeurs se composent de clients des permanences sociales, de militants inconditionnels et de fidèles mystifiés, ne s’étant pas aperçu que le PS est devenu un parti petit bourgeois. On ne sait comment réveiller le citoyen qui dort dans chaque électeur. Comme l’écrit Jacques Julliard  dans le 2009) : ses hommes se sont embourgeoisés.une crise de la pensée : manque d’idées neuves, absences de réponses  à la crise économique, impuissance devant  l’aggravation  des inégalités Mais c’est  surtout une crise morale. Un socialisme sans morale se renie lui-même. Et un parti qui ne sait se  remettre en question est guetté par la sclérose. On comprend pourquoi de nombreux socialistes désabusés se sont tournés vers Ecolo : sur le plan éthique comme sur son projet politique, ce parti offre au moins un espoir.

        Foulek Ringelheim

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